Archives mensuelles : octobre 2011

Ça sent les chrysanthèmes…

 

Pour me rajeunir
de rosée de chrysanthèmes
humectant ma manche
à la maîtresse des fleurs
les mille ans je laisserai
(Murasaki Shikibu)

Voilà l’époque où les grandes surfaces et les fleuristes offrent leurs potées de chrysanthèmes plus moches les uns que les autres. Et dire que c’est avec ça que nous honorons à chaque Toussaint nos chers disparus ! Il est vrai que je ne vois guère quel autre usage on pourrait faire de ces fleurs. En gros bouquet au milieu de la table de salle à manger pour mettre de l’ambiance au repas dominical ? En grandes taches dans le jardin pour relever de leurs couleurs vives les coins sombres ? Ou accrochés à la rambarde du balcon et sur les murs latéraux, en lieu et place de fleurs artificielles, pour former un cadre à ses occupants ? C’est vraiment au cimetière qu’ils trouvent leur meilleure place !

Il y a un an, pleine d’enthousiasme, je préparais mon voyage dans le Nord. Depuis longtemps, je le repoussais, sentant confusément que ce serait la dernière fois que je reverrais ma région natale. Ce voyage fut un bonheur, j’ai tout – ou presque – retrouvé. Les lieux de différentes périodes de ma vie : petite enfance, adolescence, jeunesse. J’ai sillonné les routes, foulé les rues pavées. Les endroits ont peu changé, hormis un « terrain de jeux » rempli d’herbes folles, qui a disparu, laissant place à une rocade… Si le décor était le même que celui du temps de ma jeunesse, j’avais perdu mes interlocuteurs. Pas un seul ami du temps ancien au rendez-vous ! Pas un pour m’attendre, les bras ouverts, sur le quai de la gare ! Pas un avec qui partager une bière dans mon café de prédilection… J’en ai éprouvé une grande tristesse, et la certitude que ce voyage était bien le dernier. il fallait tourner la page du passé. Et suivre ce conseil : « Oublie ton passé, qu`il soit simple ou composé, et participe à ton présent pour qu’ensuite ton futur soit plus que parfait ! »

Chrsysanthème

Le temps des chrysanthèmes nous rappelle chaque année que peu à peu les êtres chers que nous avons perdus sont plus nombreux que ceux qui restent à nos côtés. Cette impression est probablement fausse d’une manière comptable, mais là où est le coeur, il n’y a pas de calcul exact qui vaille. Une chose est certaine, il faut dire et redire – et prouver – notre amour à ceux que nous aimons.
Pour moi, cette période de l’année – la Toussaint – est celle des bilans. Peut-être parce que nous allons entrer dans l’hiver et que j’ai besoin de connaître les outils dont je dispose pour aborder le froid et l’obscurité. Alors je commence par trier, tout y passe : les fringues, les godasses, les papiers, les médicaments inutilisés, les conserves périmées… Je jette, je jette, je jette… Et je range ma tête par la même occasion. Le jardin a aussi droit à la taille, à l’arrachage de tout ce qui est fané. Chaque chose enlevée cède la place à un peu de lumière. Enfin c’est ce que j’espère ; car pour l’instant, à part la tristesse…

Je mets de l’ordre dans l’ordinateur aussi. Dehors les faux amis des réseaux sociaux, à la corbeille les documents inutiles que l’on garde on ne sait pas bien pourquoi. J’en profite pour enregistrer des notes de blog dans un fichier, ainsi que vos commentaires, au cas où il me viendrait l’envie soudaine d’arrêter. Là aussi, je réalise que de nombreux commentateurs ont disparu, peu sont restés fidèles. Je suis par instants submergée d’émotion en relisant certains passages, qui me replongent dans le contexte particulier du moment où j’écrivais telle phrase, où j’avais telle pensée, joie ou peine, colère ou tendresse. Les relirai-je ? Je l’ignore. Mais je sais que vos mots et mes mots sont là, à portée d’yeux ! Et que l’an prochain, à la même époque, je ferai un nouveau tri… Ainsi va la vie.

Une dernière pour la route…

Je me demande si, « pour la route », je ne vais pas plutôt enfourcher mon balai de sorcière…

Sorcière - fée offensée
Reginald Frampton,
Une sorcière est une fée que l’on a offensée

Questionnaire de Proust

 

Le questionnaire de Pivot a été inventé par Bernard Pivot au milieu des années 1970 et est directement inspiré du questionnaire de Proust.
Bernard Pivot avait pris l’habitude soumettre ses invités à une série dix questions lors de ses émissions « Apostrophes » et « Bouillon de culture ».
Ce questionnaire est aussi devenu célèbre, outre-Atlantique, grâce à James Lipton et son émission « Inside the Actor’s Studio ».
Durant l’émission, l’animateur soumettait, lui aussi, ses invités au questionnaire et rendait un vibrant hommage à Bernard Pivot avec la phrase « the great Bernard Pivot ».

Intégralité du questionnaire de Pivot :

  • Votre mot préféré :
  • Le mot que vous détestez :
  • Votre drogue favorite :
  • Le son, le bruit que vous aimez :
  • Le son, le bruit que vous détestez :
  • Votre juron, gros mot ou blasphème favori :
  • Un homme ou une femme pour illustrer un nouveau billet de banque :
  • Le métier que vous n’auriez pas aimé faire :
  • La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné :
  • Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire :

Vos réponses ne seront pas publiées sous votre nom. Les miennes non plus, sauf demande perso !

*

Voici les premières réponses, anonymes et en vrac ; vous reconnaîtrez les vôtres… et Dieu reconnaîtra les siens !
Je constate avec plaisir que vous êtes nombreux à vous prêter au jeu, et je remercie GG, qui m’envoie des « clients » !

Votre mot préféré :
tendresse / pépite / caresse / saudade / merci / viens ! / espoir / plaisir / mer / espoir / chaleur / amour / toutou / Almeria / rigolo

Le mot que vous détestez :
revenez demain / lambeaux / lol / putain / adieu / indifférence / confiance / regret / oui mais / nègre / pétasse / mort / fraternité mondiale / pitié / impossible

Votre drogue favorite :
joker / Grincheux Grave et certains de ses blogs recommandés / la bière / le thé / le coca-cola / le chocolat (4) / l’humour / l’amour / le miel /le sucre / le cul / le tabac

Le son, le bruit que vous aimez :
le feu qui ronfle dans la cheminée / une bouteille de Châblis qui s’ouvre / les cigales un après-midi d’août en Provence / la mer / des oiseaux / l’orgasme / un bouchon / sa voix / le bruit des vagues / les rires de bébé / le clapot de la vague / le vent dans les feuilles / une mélodie / le bruit d’un avion monomoteur que s’éloigne très haut dans le ciel, en été

Le son, le bruit que vous détestez :
l
e voisin qui ronfle / le floc de la dernière goutte tombant dans le verre / le moteur des 4×4 équipés de pare-buffle pilotés par des femmes en banlieue ouest de Paris / les cris aigus des enfants au milieu du supermarché et que la mère ne fait pas taire / un marteau-piqueur / le bruit des armes / le silence / le rap / le bruit du réveil / l’éternuement / les pets / la sirène des pompiers / les motos / la vaisselle qui s’entrechoque / les geulantes des éboueurs, dans la rue, à 6h30 du matin

Votre juron, gros mot ou blasphème favori :
p….n ! / eh merde ! / ‘cré vingt dieux de bœufs / merde / zut / connard / calembredaine / je t’aime / (grosse) bordille / merde / bordel de merde / gros con / zut / c’est dégueulasse / flute

Un homme ou une femme pour illustrer un nouveau billet de banque :
Saint-Exupéry / Dr D. & Me K. / Charles de Gaulle (3) / La tête à toto / Le Petit Prince / la fée Clochette / la camarde / J. de Romilly / Louis XI / Canteloup / Henri IV / le dictateur en place / Jean Giono

Le métier que vous n’auriez pas aimé faire :
fakir / blogueur / chirurgien-dentiste / fossoyeur / militaire / dame-pipi / voyageur de commerce / huissier / aucun / journalier / médecin légiste / élagueur / banquier / psy-quelque chose / avocat

La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné :
un baobab / un chêne pour glander / mon chat (2) / la pivoine / un tilleul / une souris (pour jouer…) / un grand-duc / un éléphant / un ours blanc / un chat (2) / une girafe (pour prendre de la hauteur) / un étalon / un chêne ou un chien /

Si Dieu existe, qu’aimeriez-vous, après votre mort, l’entendre vous dire :
Retourne d’où tu viens / Comment va Jeanne-Pascale ? Et Grincheux, toujours aussi grave ? / Bienvenue au Carlton, Dodo-la-saumure vous attend au bar / Profite du climat ici, mais pour te récompenser je t’envoie en enfer, les gens y sont plus intéressants / Tu vas retrouver ceux que tu aimais / Vade retro, Satanas / Maintenant que tu es là… / Je ne suis qu’un mensonge / Désolé de t’avoir fait ça / Bienvenu / Tu vas retrouver ceux que tu aimais / Merci tu as tout compris / Eh bien, tu as un sacré caractère / Ce n’est rien / Surprise

Qu’importe le balcon pourvu qu’on ait l’ivresse

 


Roméo et Juliette

Acte II, scène II

Roméo
Il se rit des plaies, celui qui n’a jamais reçu de blessures! (Juliette paraît à une fenêtre) Mais doucement! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre? Voilà l’Orient, et Juliette est le soleil! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur, parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu’elle-même! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu’elle est jalouse de toi; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent: rejette-la!… Voilà ma dame! Oh! voilà mon amour! Oh! si elle pouvait le savoir!… Que dit-elle? Rien… Elle se tait… Mais non; son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n’est pas à moi qu’elle s’adresse. Deux des plus belles étoiles, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu’à ce qu’elles reviennent. Ah! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n’est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main! Oh! que ne suis-je le gant de cette main! Je toucherais sa joue!
Juliette
Hélas!
Roméo
Elle parle! Oh! parle encore, ange resplendissant! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en arrière pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs!
Juliette
Ô Roméo! Roméo! pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.
Roméo, à part
Dois-je l’écouter encore ou lui répondre?
Juliette
Ton nom est mon ennemi. Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, si un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh! sois quelque autre nom! Qu’y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède… Roméo, renonce à ton nom; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
Roméo
Je te prends au mot! Appelle-moi seulement ton amour, et je reçois un nouveau baptême: désormais je ne suis plus Roméo.
Juliette
Mais qui es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret?
Roméo
Je ne sais par quel nom t’indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m’est odieux à moi-même, parce qu’il est pour toi un ennemi: si je l’avais écrit là, j’en déchirerais les lettres.
Juliette
Mon oreille n’a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j,en reconnais le son. N’es-tu pas Roméo et un Montague?
Roméo: Ni l’un ni l’autre, belle vierge si tu détestes l’un et l’autre.
Juliette
Comment es-tu venu ici, dis-moi? et dans quel but? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Considère qui tu es: ce lieu est ta mort, si quelqu’un de mes parents te trouve ici.
Roméo
J’ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l’amour: car les limites de pierre ne sauraient arrêter l’amour, et ce que l’amour peut faire, l’amour ose le tenter; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.
Juliette
S’ils te voient, ils te tueront.
Roméo
Hélas! il y a plus de péril pour moi dans ton regard que dans vingt de leurs épées: que ton oeil me sois doux, et je suis à l’épreuve de leur inimitié.
Juliette
Je ne voudrais pas pour le monde entier qu’ils te vissent ici.
Roméo
J’ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. D’ailleurs, si tu ne m’aimes pas, qu’ils me trouvent ici! j’aime ma vie finie par leur haine que ma mort différée sans ton amour.
Juliette
Quel guide as-tu donc eu pour arriver jusqu’ici?
Roméo
L’amour. qui le premier m’a suggéré d’y venir: il m’a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote; mais, quand tu serais aussi éloignée que la vaste côte de la mer la plus lointaine, je risquerais la traversée pour atteindre pareil trésor.
Juliette
Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage; sans cela, tu verrais une virginale couleur colorer ma joue, quand je songe aux paroles que tu m’as entendue dire cette nuit. Ah! je voudrais rester dans les bons usages; je voudrais, je voudrais nier ce que j’ai dit. Mais, adieu, les cérémonies! M’aimes-tu? Je suis que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas: tu pourrais trahir ton serment: les parjures des amoureux font, dit-on rire Jupiter… Oh! gentil Roméo, si tu m’aimes, proclame-le royalement: et si tu crois que je me laisse trop vite gagner, je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que tu me fasses la cour: autrement, rien au monde ne m’y déciderait… En vérité, beau Montague, je suis trop éprise, et tu pourrais croire ma conduite légère; mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus fidèle que celles qui savent mieux affecter la réserve. J’aurais été plus réservée, il faut que je l’avoue, si tu n’avais pas surpris, à mon insu, l’aveu passionné de mon amour: pardonne-moi donc et n’impute pas à une légèreté d’amour cette faiblesse que la nuit noire t’a permis de découvrir.
Roméo
Madame, je le jure par cette lune sacrée qui argente toutes ces cimes chargées de fruits!…
Juliette
Oh! ne jure pas par la lune, l’inconstante lune dont le disque change chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi varaible!
Roméo
Par quoi dois-je jurer?
Juliette
Ne jure pas du tout; ou, si tu le veux, jure par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.
Roméo
Si l’amour profond de mon coeur…
Juliette
Ah! ne jure pas! Quoique tu fasses ma joie, je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement; il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, trop semblable à l’éclair qui a cessé d’être avant qu’on ait pu dire: il brille!… Doux ami, bonne nuit! Ce bouton d’amour, mûri par l’haleine de l’été, pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue… Bonne nuit, bonne nuit! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui est dans mon sein, arriver à ton coeur!
Roméo
Oh! vas-tu donc me laisser si peu satisfait?
Juliette
Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit?
Roméo< br />Le solennel échange de ton amour contre le mien.
Juliette
Mon amour! je te l’ai donné avant que tu l’aies demandé. Et pourtant je voudrais qu’il fût encore à donner.
Roméo
Voudrais-tu me le retirer? Et pour quelle raison, mon amour?
Juliette
Rien que pour être généreuse et te le donner encore. Mais je désire un bonheur que j’ai déjà: ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond: plus je te donne, plus il me reste, car l’un et l’autre sont infinis. (On entend la voix de la nourrice.) J’entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu! J’y vais, bonne nourrice!… Doux Montague, sois fidèle. Attends un moment, je vais revenir. (Elle se retire de la fenêtre.)
Roméo
O céleste, céleste nuit! J’ai peur, comme il fait nuit, que tout ceci ne sois qu’un rêve, trop délicieusement flatteur pour être réel.

*

Cyrano de Bergerac

 Acte III, scène 7

Roxane, entrouvrant sa fenêtre.
Qui donc m’appelle ?
Christian
Moi.
Roxane
Qui, moi ?
Christian
Christian.
Roxane, avec dédain.
C’est vous ?
Christian
Je voudrais vous parler.
Cyrano, sous le balcon, à Christian.
Bien. Bien. Presque à voix basse.
Roxane
Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !
Christian
De grâce !…
Roxane
Non ! Vous ne m’aimez plus !
Christian, à qui Cyrano souffle ses mots.
M’accuser, – justes dieux ! –
De n’aimez plus… quand… j’aime plus !
Roxane, qui allait refermer sa fenêtre, s’arrêtant.
Tiens, mais c’est mieux !
Christian, même jeu.
L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète…
Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !
Roxane, s’avançant sur le balcon.
C’est mieux ! – Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot
De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !
Christian, même jeu.
Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle :
Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.
Roxane
C’est mieux !
Christian, même jeu.
De sorte qu’il… strangula comme rien…
Les deux serpents… Orgueil et… Doute.
Roxane, s’accoudant au balcon.
Ah ! c’est très bien.
– Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?
Cyrano, tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place.
Chut ! Cela devient trop difficile ! …
Roxane
Aujourd’hui…
Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
Cyrano, parlant à mi-voix, comme Christian.
C’est qu’il fait nuit,
Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
Roxane
Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.
Cyrano
Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,
Puisque c’est dans mon coeur, eux, que je les reçois ;
Or, moi, j’ai le coeur grand, vous, l’oreille petite.
D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont plus vite.
Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
Roxane
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
Cyrano
De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !
Roxane
Je vous parle, en effet, d’une vraie altitude !
Cyrano
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur
Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !
Roxane, avec un mouvement.
Je descends !
Cyrano, vivement.
Non !
Roxane, lui montrant le banc qui est sous le balcon.
Grimpez sur le banc, alors, vite !
Cyrano, reculant avec effroi dans la nuit.
Non !
Roxane
Comment… non ?
Cyrano, que l’émotion gagne de plus en plus.
Laissez un peu que l’on profite…
De cette occasion qui s’offre… de pouvoir
Se parler doucement, sans se voir.
Roxane
Sans se voir ?
Cyrano
Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine.
Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne,
J’aperçois la blancheur d’une robe d’été :
Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !
Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
Si quelquefois je fus éloquent…
Roxane
Vous le fûtes !
Cyrano
Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti
De mon vrai coeur…
Roxane
Pourquoi ?
Cyrano
Parce que… jusqu’ici
Je parlais à travers…
Roxane
Quoi ?
Cyrano
… le vertige où tremble
Quiconque est sous vos yeux !… Mais, ce soir, il me semble…
Que je vais vous parler pour la première fois !
Roxane
C’est vrai que vous avez une toute autre voix.
Cyrano, se rapprochant avec fièvre.
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
J’ose être enfin moi-même, et j’ose…
Il s’arrête et, avec égarement.
Où en étais-je ?
Je ne sais… tout ceci, – pardonnez mon émoi, –
C’est si délicieux… c’est si nouveau pour moi !
Cyrano
Si nouveau ?
Cyrano, bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots.
Si nouveau… mais oui… d’être sincère :
La peur d’être raillé, toujours au coeur me serre…
Roxane
Raillé de quoi ?
Cyrano
Mais de… d’un élan !… Oui, mon coeur,
Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur :
Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête
Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
Roxane
La fleurette a du bon.
Cyrano
Ce soir, dédaignons-la !
Roxane
Vous ne m’aviez jamais parlé comme cela !
Cyrano
Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches !
Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon,
Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve
En buvant largement à même le grand fleuve !
Roxane
Mais l’esprit ?…
Cyrano
J’en ai fait pour vous faire rester
D’abord, mais maintenant ce serait insulter
Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
Que de parler comme un billet doux de Voiture !
– Laissons, d’un seul regard de ses astres, le
ciel
Nous désarmer de tout notre artificiel :
Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
Le vrai du sentiment ne se volatilise,
Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains,
Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
Roxane
Mais l’esprit ?…
Cyrano
Je le hais, dans l’amour ! C’est un crime
Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime !
Le moment vient d’ailleurs inévitablement,
– Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! –
Où nous sentons qu’en nous un amour noble existe
Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
Roxane
Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
Quels mots me direz-vous ?
Cyrano
Tous ceux, tous ceux, tous ceux
Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j’étouffe,
Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;
Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,
Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !
De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé :
Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai,
Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure
Que comme lorsqu’on a trop fixé le soleil,
On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes,
Mon regard ébloui pose des taches blondes !
Roxane, d’une voix troublée.
Oui, c’est bien de l’amour…
Cyrano
Certes, ce sentiment
Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment
De l’amour, il en a toute la fureur triste !
De l’amour, – et pourtant il n’est pas égoïste !
Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien,
S’il ne pouvait, parfois, que de loin j’entendisse
Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
– Chaque regard de toi suscite une vertu
Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?…
Oh ! mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux !
Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous !
C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
Je n’ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots
Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux !
Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
Car tu trembles ! car j’ai senti, que tu le veuilles
Ou non, le tremblement adoré de ta main
Descendre tout le long des branches du jasmin !
Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.
Roxane
Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne !
Et tu m’as enivrée !
Cyrano
Alors, que la mort vienne !
Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer !
Je ne demande plus qu’une chose…
Christian, sous le balcon.
Un baiser !
Roxane, se rejetant en arrière.
Hein ?
Cyrano
Oh !
Roxane
Vous demandez ?
Cyrano
Oui… je…
À Christian bas.
Tu vas trop vite.
Christian
Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !
Cyrano, à Roxane.
Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux !
Je comprends que je fus bien trop audacieux.
Roxane, un peu déçue.
Vous n’insistez pas plus que cela ?
Cyrano
Si ! j’insiste…
Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s’attriste !
Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !
Christian, à Cyrano, le tirant par son manteau.
Pourquoi ?
Cyrano
Tais-toi, Christian !
Roxane, se penchant.
Que dites-vous tout bas ?
Cyrano
Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ;
Je me disais : tais-toi, Christian !…
Les théorbes se mettent à jouer.
Une seconde !…
On vient !
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l’un joue un air folâtre et l’autre un
air lugubre.
Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ?
Est-ce un homme ? Une femme ? – Ah ! c’est un capucin !

(In)discrétion assurée

<p style= »text-align: justify; »>Il est possible d'identifier parfaitement un individu, comme s’il était à côté de vous, dans une foule !  Vous ne le croyez pas ? Regardez ! <br />Voici une foule avant une émeute à Vancouver. Cette photo fut prise par Port Moody et a paru au <em>Tri-City News</em> le 24 juin. <br />Placez votre <a href= »http://www.gigapixel.com/image/gigapan-canucks-g7.html &raquo; target= »_self »>curseur</a> <a href= »http://www.gigapixel.com/image/gigapan-canucks-g7.html &raquo; target= »_self » title= »curseur »></a> n'importe où dans la foule et double-cliquez plusieurs fois et, ensuite, agrandissez.<br />Ça fait peur. Vous pouvez voir parfaitement le visage de chaque personne – et il y en avait des milliers ! Vie privée ?<br />Si c'est au Canada, c'est partout…</p>
<p style= »text-align: justify; »>Alors faites gaffe, dans une manif ou avec votre amant…</p>

Sur les rails

 

Depuis mon retour de Paris, je lambine, je traînaille, je ne parviens pas à écrire la moindre note. Alors je procrastine. Mais je ne peux continuer ainsi indéfiniment. Alors au boulot, au clavier, et au remue-méninge !
A dire vrai, je ressens comme un avant et un après Paris. Je n’ai plus le besoin de tenir un blog qui soit le reflet de moi-même – pour l’instant tout au moins. Je n’ai plus envie de transcrire ma pensée sur tel ou tel sujet, de me creuser la cervelle pour décrire plus ou moins fidèlement mon ressenti face à tel ou tel événement, de traduire en mots mes amours et mes haines…
Je n’ai envie que de lectures, de musiques, de vidéos, de photos, de peintures, de sculptures…
Je n’ai envie que de rencontres réelles, tangibles, avec des êtres humains faits de chair, de sang, de larmes et de rires…
Je n’ai envie que de sentir l’air qui se rafraîchit en ce début d’automne, le vent qui entremêle mes cheveux, le soleil qui chauffe doucement ma peau…
Je n’ai envie que de partage, en face à face, devant un café, un thé ou tout autre consommable. Mais aussi de mail, ou de chat (si affinitiés !), avec un suivi au fil des écrits…

Chaque fois que j’ai publié une note, j’ai espéré des commentaires, attendant les réactions, et les enrichissements, de mes lecteurs ; ils m’étaient indispensables. Aujourd’hui, j’ai envie de vous proposer ce que je trouve beau : images, sons, goûts… pour les odeurs, ce sera plus difficile, à moins d’avoir beaucoup d’imagination ! Simplement pour le plaisir, pour mon plaisir d’abord, et le vôtre parfois aussi, je l’espère.